← retour

Vertigineuses parentés

Vertigineuses parentés

Gilles Altieri


Dans les allées de la Fiac, il y a quelques années, mon regard avait été attiré par une photographie dont l’harmonie des lignes, la simplicité de la structure et la lumière magique qui la baignait, procuraient un sentiment de bonheur discret comme on peut l’éprouver devant les images à l’absolue perfection d’intérieurs japonais traditionnels.
Il s’agissait d’une photographie d’architecture représentant le dedans d’un bâtiment de type moderniste entièrement nu (rétrospectivement je pense qu’il s’agissait d’une vue de la série consacrée à la maison Wittgenstein) dont l’immédiate évidence et l’objectivité paisible de la prise de vue laissaient peu à peu place au doute et au soupçon. Comme si un élément discordant mais indécelable venait perturber la contemplation sereine du spectateur.
Ayant exprimé mon trouble, il m’avait été expliqué que la raison provenait du fait que la photographie avait été prise en studio à partir d’une maquette réalisée préalablement par l’artiste. La beauté de l’image alliée à l’ingéniosité du procédé me décidèrent dans l’instant à exposer le travail de Philippe De Gobert qui en était l’auteur.

L’exposition de cet artiste à l’Hôtel des Arts s’inscrit dans un double mouvement qui jalonne la programmation de celui-ci.
D’une part un intérêt pour l’art construit largement représenté dans l’exposition sur l’Art polonais au 20e siècle, et réaffirmé par les expositions consacrées à Anna Mark et Emmanuel, d’autre part la monstration d’artistes qui, tels Laurent Millet et Vik Muniz, sont passés maitres en illusions et chausse-trappes. Enfin l’intérêt pour la photographie d’architecture.

S’opposant pourtant aux images très expressives de Lucien Hervé, qui privilégient l’effet spectaculaire des angles de vue et la dramatisation de l’image par la puissance du contraste noir/blanc, la neutralité axiale des prises de vue ainsi que la lumière finement nuancée et raffinée des images de Philippe De Gobert rapprochent beaucoup plus ce dernier de Julius Schulman, l’autre grand photographe moderne.
Toutefois, vouloir comparer le travail artistique de Philippe De Gobert à celui de ces grands photographes risque d’orienter ce propos introductif dans une direction peut-être erronée, qui consisterait à considérer Philippe De Gobert comme un photographe d’architecture, ce qu’il est pourtant à titre purement professionnel et avec grand talent, mais non dans son activité artistique, ou alors de façon oblique.
Son positionnement comme c’est le cas pour beaucoup d’artistes contemporains est, il est vrai, problématique et ambigu.
En réalité, le travail artistique de Philippe De Gobert est plutôt à rapprocher d’autres photographes plasticiens qui construisent d’abord les objets qu’ils photographient ensuite, la prise de vue constituant l’étape ultime du processus et l’œuvre elle-même. L’objet réalisé par l’artiste n’ayant plus, dès lors, d’utilité.
Dans cette perspective, il est loisible de rapprocher lato sensu Philippe De Gobert de photographes comme Laurent Millet et Vik Muniz déjà cités, ou, pour rester dans le champ qu’il explore, de James Casebere et de Thomas Demand avec lesquels les affinités semblent évidentes, puisque tous travaillent autour de l’architecture.

Les simulacres auxquels ils recourent, par leur perfection meme, sont à l’origine du trouble provoqué chez le spectateur qui trouve trop parfaites et dont suspectes les photographies qui lui sont proposées.
Toutefois, aux images froides et objectives de Thomas Demand, s’opposent la limpidité cristalline et l’extrême délicatesse des tons de Philippe De Gobert rappelant dans mon souvenir l’atmosphère lumineuse du film Alphaville de Jean-Luc Godard ou la clarté paradoxalement inquiétante qui baigne les pièces de la maison de Cary Grant et Joan Fontaine dans le film Soupçons d’Alfred Hitchcock.
Car mutatis mutandis , le dispositif technique utilisé par Philippe De Gobert consistant à réaliser avec une extrême précision la maquette d’un lieu à demi réel ou imaginaire, dont il peut modifier à volonté la configuration, en déplaçant les ouvertures, en changeant selon sa fantaisie l’échelle des divers éléments et en jouant avec les éclairages qu’il manipule à sa guise, est à rapprocher de la technique du tournage de films dans les décors des grands studios hollywoodiens.

Ainsi lorsqu’on regarde attentivement les images de Philippe De Gobert, on est frappé par l’irréalité des proportions et des échelles, qu’il s’agisse de la hauteur excessive des portes, des fenêtres, des murs, pratique habituelle dans le 7e Art notamment chez un réalisateur comme Alfred Hitchcock.

Ce rapport qu’il est facile d’établir entre l’œuvre de Philippe De Gobert et le cinéma se trouve conforté par le travail du photographe John Divola à partir d’images d’archives des grands studios américains.
Certaines vues de la série Hallways provenant de photos réalisées dans les années 30 par la Warner ressemblent à s’y méprendre à des photographies de Philippe De Gobert.

Outre ses affinités avec le cinéma, il est frappant de constater l’étroitesse des rapports que l’artiste entretient avec la peinture, spécialement la peinture hollandaise à l’exemple du peintre Emanuel de Witte qui, au 17e siècle combinait des éléments empruntés à plusieurs églises pour créer des architectures grandioses. Son magnifique tableau Intérieur au clavecin dans lequel le peintre construit l’espace par la lumière et, grâce au jeu des reflets, rythme les volumes des pièces en enfilade, a peut-être inspiré plusieurs vues de Philippe De Gobert notamment Suite de l’image précédente et Va et vient .
Affinité profonde encore avec Vermeer dont le tableau " La lettre d’amour " présente des liens évidents avec "Enigme hollandaise" et peut-être aussi "Atelier 4" .
Osmose spirituelle surtout avec Pieter Saenredam chez qui la pureté des formes nues fait entendre le silence et invite à la paix.
Mondrian enfin, lui-même lointain descendant de Pieter Saenredam que Philippe De Gobert convoque astucieusement dans la photographie "Atelier 16-1". En offrant de si vertigineuses parentés, ce dernier accrédite l’idée souvent exprimée par Borges selon laquelle chaque grand artiste invente ses précurseurs.
Chez Philippe De Gobert, les filiations (réelles ou imaginées) sont profondes et puisent aux sources les plus anciennes de la peinture du Nord, démontrant s’il en était besoin que les avancées en Art ne cessent de balancer entre rupture et continuité.